le bol

le bol (2012)


Text pour l‘exposition « Nature et Dérision »

7 juillet  jusqu‘au 14 octobre 2012.
CACLB – Centre d‘Art Contemporain du Luxembourg belge
Site de Montauban

« La nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L‘homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l‘observent avec des regards familiers. »
Charles Baudelaire

Cet été à Montauban, ça va jaser dans les chaumières : la toujours verte Dame Nature – dont on mise beaucoup, cette année, sur les facultés d’adaptation, malgré son grand âge – a invité sa jeune cousine de la ville, Mademoiselle Dérision, dont on connaît les bonnes petites vertus régénératrices – les regards en coin, les sourires caustiques, les réparties cinglantes et cet enjouement à faire flèche de tout bois (ça tombe bien : il n’en manque pas dans la région).

Ouvrir sa saison sous l’intitulé Nature et dérision est un pari fort – un défi de taille, vous diront les gardes forestiers – pour le Centre d’Art contemporain du Luxembourg belge. Et j’en connais certains que ça va faire grimper aux arbres : parole de mécréant, on n’est pas loin du blasphème pour une partie du landerneau du Land Art plutôt porté à vénérer, magnifier, sacraliser notre dame des bois qu’à la chatouiller dans les coins, la titiller dans les buissons et mettre sa réserve (naturelle) à l’épreuve. Histoire de la distraire un peu de sa pose immuable et de la ravir à son image iconique. Dieu sait que sous le tapis de mousse des responsabilités morales, éthiques et esthétiques de notre bonne mère Nature, dort une jeune femme enjouée, sensible comme au premier jour aux caresses d’un sourire coquin, au souffle d’un petit vent frais dans ses branchages.

Parions donc que si la Nature est un temple, on y trouve aussi de riants piliers : c’est le cas des installations et des oeuvres qui, durant tout l’été, vont prêter à rire et à penser, si l’on veut bien considérer que l’humour est une des plus hautes formes de la pensée en acte. Fort heureusement, en matière de dérision, la nature humaine n’est jamais à court de ressources. Les formes dont il est ici question sont plastiques, c’est fantastique : elles nous disent que l’humour aussi a son écologie – et son université d’été à Montauban, pardi. Quand la dérision se met au vert, ça vous dégrise d’un seul coup d’oeil l’art contemporain qui, dans le genre sérieux, n’a rien à envier aux autres temples où se recycle désormais l’indécrottable besoin de religiosité des êtres humains – sauf que dans un temple, comme disait Beckett, « tout devrait être sérieux, sauf l’objet du culte ».

C’est donc parti pour une belle histoire d’humour entre la Nature et la dérision, pour les plus vifs plaisirs de l’oeil, de l’esprit et de leurs (d)ébats, tout au long d’un parcours qui débute au bureau des Forges (Daniel Debliquy en juillet et Philippe Caillaud à partir du mois d’août), se poursuit au pavillon (Bertrand Flachot), à l’emplacement de la butte (Daniel Daniel), aux halles à charbon (Aurélie Slonina), jusqu’à l’étang (Stéphane Cauchy et Cornelia Konrads) et puis vers le site haut (Jérôme Considérant dans la montée et Aurélie Slonina sur la plaine). Ouvrez grand vos shakras : communier avec la Nature n’aura jamais été aussi délirant.

Cornelia Konrads (D)

Autour de la première île que l’on aperçoit sur l’étang du site en descendant de Buzenol, un large récipient – grandeur Nature – émerge à la surface de l’eau, qui semble engloutir une partie de l’îlot. D’entrée de jeux – mais oui, ces jeux de l’esprit qui se joueront tout l’été entre Dame nature et sa cousine de la ville, Mademoiselle Dérision – l’installation de Cornelia Konrads plonge le paysage de Montauban et son visiteur dans le vif du sujet : la suspension des catégories de pensées et de jugement que provoque l’indécision où nous place soudain la vision de ce morceau de paysage en immersion, dans lequel on reconnaît confusément quelque chose qui nous concerne. A l’instar des autres installations éphémères ou permanentes que l’artiste allemande réalise depuis une dizaine d’années dans des espaces publics, des parcs de sculpture ou des jardins privés, un peu partout en Europe comme sur d’autres continents, cette installation se fond complètement dans le lieu investi : né du paysage, elle en emprunte la densité, elle en épouse la forme pour mieux s’y dissoudre et rafraîchir en nous la vision du lieu où l’on se trouve ainsi confronté à l’étrangeté d’un très léger désordre des choses ; soudain, tout se remet à flotter dans notre esprit – qui du coup s’éveille. Ici comme ailleurs, l’artiste explore donc avec humour, malice et légèreté un état intermédiaire du paysage et, par ricochet sur l’eau stagnante de notre conscience, un état intermédiaire de l’esprit que l’on peut situer précisément entre les deux pôles qui thématisent la saison d’été – dans l’exacte nuance du dérisoire qui affleure à la surface de l’étant où nous nous ébrouons plus ou moins de gaieté de coeur. Car si on gamberge beaucoup dans cette vie, il nous faut, dieu merci, le truchement d’un autre et la matérialité d’un lien ou d’un lieu – une oeuvre d’art, un livre, une rencontre, un paysage – pour qu’émerge la conscience de l’éphémère qui la grève et se renfloue le désir intense de la vivre.

François de Coninck, 2012

 

Zum Seitenanfang